L'éloge de l'impuissance

Date  28.09.2006
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Menaces irrationnelles sur l'orgasme
Menaces irrationnelles sur l'orgasme

Parano Surexposée, inutile chez les femmes, étranglée par notre mode de vie et nos angoisses, la jouissance serait en voie de disparition. Paul Ackermann passe en revue les théories alarmistes qui font débat aujourd'hui.

Il y en a qui gardent le moral. Le mardi 10 octobre, à 20 h 40, sur Arte, commence une soirée spéciale consacrée à l'orgasme. On y verra un débat et deux documentaires jouissifs, un sur le plaisir féminin, l'autre sur l'extase masculine. Le tout dans une ambiance positive, rayonnante, sexy. Des reportages «en forme d'hymne au plaisir», comme dit le communiqué. Cet optimisme débordant contraste cependant avec le ton apocalyptique qui prévaut depuis quelques mois au rayon sexologie des librairies. Plusieurs livres annoncent en effet la fin du plaisir sexuel ou, pire encore, la fin du sexe. Et ces discours rabat-joie ne portent pas sur les impuissants pathologiques, les frigides invétérées ou les traumatisés de l'amour, mais sur Mme et M. Tout-le-monde. Passage en revue des six théories du complot qui annoncent la fin de l'extase.

1 L'évolution va tuer l'orgasme féminin

La première théorie alarmiste vient des Etats-Unis. En résumé, l'orgasme féminin ne servirait à rien dans la reproduction et, du point de vue strictement évolutionniste, il devrait donc disparaître - puisque dans ce système tout ce qui est dépourvu de fonction disparaît à terme.

A la base de cette réflexion, on trouve The Case of the Female Orgasm (Le mystère de l'orgasme féminin), le livre d'une très respectable biologiste de l'Université de l'Indiana, Elisabeth Lloyd. Aucune des preuves évolutionnistes censées justifier l'orgasme féminin n'est sérieusement documentée, écrit-elle. Le plaisir favorise certes l'accouplement. Mais cette gratification décisive, pour que la femme accepte d'y participer, on la doit au plaisir éprouvé lors de la stimulation du clitoris - une gratification qui existe même si elle ne débouche pas sur un orgasme. Ce dernier n'y serait pour rien dans l'envie de recommencer. «S'il était nécessaire à la reproduction, presque toutes les femmes jouiraient à tous les coups, sélection naturelle oblige. Mais ce n'est le cas que de 20 à 25% d'entre elles», argumente l'auteur.

Cette démonstration a fait beaucoup de bruit outre-Atlantique, car les commentateurs y ont vu la fin programmée de l'orgasme féminin. Mais la scientifique réfute. Pour elle, la polémique est née d'un raccourci inopportun: «Je le spécifie noir sur blanc, dit-elle. Il n'y a aucun danger que l'orgasme disparaisse, car les tissus qui le provoquent sont déjà présents chez l'embryon, avant même qu'il soit mâle ou femelle. Ils se développeront toujours chez les deux sexes, puisque l'orgasme masculin est absolument nécessaire à la reproduction. Tant que l'homme aura un orgasme, la femme pourra aussi en avoir un.» Une explication qui hérisse les féministes pures et dures et permet de comprendre les réactions extrêmes suscitées par son livre.

La scientifique propose pourtant quelques pistes pour comprendre la fonction de l'extase féminine: «La sécrétion de certains neurotransmetteurs lors de l'orgasme (ocytocine et prolactine, les hormones de l'attachement, ndlr) renforcerait les liens du couple, ce qui favoriserait la sécurité de la descendance et serait donc décisif dans un processus de reproduction efficace. Reste à prouver cette thèse...» La jouissance féminine pourrait donc être indispensable à la pérennité de l'humanité. Une bonne raison d'y croire.

2 L'écoeurement comme posture

«A l'origine de cette enquête, il y a, je le confesse, un sentiment de lassitude devant cette société pornographique.» Jean- Philippe de Tonnac, essayiste français, a consacré son dernier ouvrage à un groupe bien particulier: ceux qui n'éprouvent aucun désir. «Ne pas faire l'amour, un nouveau phénomène de société», annonce la couverture. «Notre société exhibe une sexualité extraordinairement gratifiante, sans rapport avec celle que nous vivons au quotidien, explique l'auteur. Et ce voyeurisme de masse amène les Occidentaux à se dispenser d'exercer ce dont on leur parle si souvent.» La population serait frustrée de ne pas vivre les relations explosives qu'elle voit à la télévision et renoncerait sans trop en souffrir à ses propres ébats, finalement si décevants.

Ce dégoût expliquerait en partie l'émergence du mouvement asexuel, ces abstinents qui revendiquent tout haut ce que beaucoup penseraient tout bas. «La crise de surconsommation sexuelle que nous observons aujourd'hui découle d'une détestation du manque, explique Jean-Philippe de Tonnac. En réaction, on refabrique du manque pour savoir où on en est.» Pour «écouter» son propre désir, pour bien l'entendre sans le confondre avec celui qui est exposé partout autour, il faudrait donc repasser par la privation, l'abstinence.

A Genève, la fondatrice des «ateliers d'expression d'Eros», Orchydia, a mis sur pied un forum destiné aux hommes et intitulé «L'éloge de l'impuissance». Selon elle, face à l'angoisse du vide, on a fait de la performance une obligation: «Pour beaucoup, bander, c'est exister», dit-elle. Orchydia préfère dédramatiser l'absence de désir et conseiller plutôt «de prendre son temps, de s'arrêter, de ne pas bouger, de ne rien vouloir». Francesco Bianchi-Demicheli, tout nouveau responsable de la consultation de sexologie à Genève, constate lui aussi que la surexposition à la nudité peut avoir un effet néfaste: «En montrant trop, on risque d'aller à l'encontre de la transgression. Or elle est importante pour le désir sexuel.» Tuer le tabou, c'est tuer le désir.

3 Le stress et la dépression

Beaucoup plus généralisé que le dégoût du sexe, le stress semble lui aussi menacer l'orgasme. Pas évident en effet de jouir quand on est surmené, au bord du burn-out, tiraillé par les heures supplémentaires et les enfants à emmener à l'école. Francesco Bianchi-Demicheli déclare effectivement que «le désir peut être diminué par le stress chez certaines personnes». Mais il s'empresse d'ajouter que le surmenage peut aussi s'avérer aphrodisiaque: «Certains étudiants voient par exemple leur activité sexuelle augmenter en période d'examen.»

En revanche, la dépression et les médicaments qui la soignent entravent le plaisir. Certains antidépresseurs sont d'ailleurs utilisés dans le traitement de l'éjaculation précoce à cause de cet effet secondaire. «Je fais donc très attention quand je prescris de tels médicaments à un patient: il faut bien estimer l'importance de la sexualité dans sa vie», raconte Fancesco Bianchi-Demicheli.

4 La pression à la performance

«La tyrannie de l'orgasme.» C'est ainsi qu'Orchydia a intitulé l'un de ses derniers forums. Car, pour elle, c'est justement en courant après la jouissance, obligatoire dans l'inconscient collectif lors de chaque relation, que l'on se bloque: «A trop vouloir bien faire, on ne peut s'abandonner comme il le faudrait. Car l'orgasme a besoin de détente, pas de tension. Vouloir le maîtriser est illusoire. En rendant technique le chemin qui y mène, on brise un enchantement absolument nécessaire.» Ursula Pasini, qui dirige la formation continue en sexologie à l'Université de Genève, partage ce point de vue: «La plupart des femmes ont besoin d'une ambiance agréable pour jouir. Aussi, jouir à tout prix et seulement par la pénétration met nombre d'entre elles dans une situation de stress.» Pour la scientifique, ces «normes imposées» ont leur origine dans un modèle masculin de la sexualité. Les femmes, elles, «aiment faire l'amour, éventuellement sans orgasme s'il y a beaucoup de plaisir physique, et tiennent moins à faire du sexe.»

Il faut dire qu'avec les études Durex sur la fréquence des rapports sexuels selon les pays et les autres recherches sur la longueur moyenne d'un pénis, on a développé ces dernières années une obsession de la norme. Et une consommation disproportionnée de Viagra. La pénétration doit aujourd'hui durer X minutes, avoir lieu Y fois par semaine, avec un taux de Z orgasmes par heure de copulation. Sinon, il faut se soigner.

Pour Francesco Bianchi-Demicheli, l'anxiété provoquée par ce déballage de performances freine l'orgasme, créant un cercle vicieux: la culpabilité des femmes qui ne jouissent pas les empêche de jouir. L'esprit de comparaison et de compétition en tant que tel est d'ailleurs néfaste dans une relation sexuelle. «Rien n'est plus déstabilisant que le fait d'être comparée», explique le médecin. Quand une femme parle à un homme des performances de son amant précédent, elle est sûre de le bloquer. La course à la jouissance serait donc la menace la plus grave sur l'orgasme. Selon le célèbre sexologue Willy Pasini, «l'orgasme obligatoire» serait même la dernière barrière mentale qui puisse encore, depuis la libération sexuelle, bloquer la femme.

L'idée de «marche à suivre» serait également dangereuse. Pour Stéphanie Ortigue, neuroscientifique à l'Université de Santa Barbara (Californie), se baser sur un «modèle linéaire», c'est déjà faire fausse route: «Il n'y a pas d'étape 1, 2 puis 3», dit-elle. Les théories actuelles pencheraient plutôt pour un processus multidimensionnel mélangeant, dans le désordre, «mécanique, psychosocial, émotions et bien d'autres variables».

5 Le cercle vicieux du célibat

Aux Etats-Unis, et peut-être bientôt à Genève, Stéphanie Ortigue étudie par IRM (imagerie par résonance magnétique) les parties du cerveau activées lors de l'orgasme. «On a tendance à croire que c'est un réflexe mécanique. Mais la réalité est bien plus complexe et le cerveau joue un rôle déterminant.» Des paraplégiques ont ainsi pu avoir du plaisir alors que leurs organes sexuels étaient insensibles. Presque tout se passerait donc dans la tête. Et une des zones très actives est celle de la représentation de soi. «Elle détermine en partie le désir, l'excitation et ce qui s'ensuit», dit la scientifique. On peut bien sûr jouir sans estime de soi, mais c'est plus difficile.

Pour jouir il faut séduire, pour séduire il faut jouir et pour les deux il faut être sûr de soi. Les périodes de célibat et d'abstinence n'étant pas propices à la confiance, il est d'autant plus difficile d'en sortir. Jean-Philippe de Tonnac a remarqué lui aussi que «le serpent se mordait la queue» en se penchant sur les religieux qui quittent l'abstinence et se retrouvent sur le marché du sexe ou pour les prisonniers dont la vie sexuelle est interrompue pendant trop longtemps. «Quand vous êtes en exil du corps des autres, explique l'essayiste, vous perdez la confiance nécessaire.» Une thèse confirmée par la papesse de l'asexualité, Geraldin Levi Joosten-van Vilsteren, qui dans L'amour sans le faire reconnaît que dans son cas, «l'absence d'estime de soi semble être le problème principal».

6Sida et autres peurs d'aujourd'hui

Jean-Philippe de Tonnac note que pour les plus de 40 ans, soit tous ceux qui ont vécu l'arrivée du sida alors qu'ils avaient déjà des relations sexuelles, la peur de la maladie a été comme «un coup de semonce». Un coup qui a pu freiner le plaisir qu'ils avaient d'abord découvert sans crainte. Pour Ursula Pasini, le risque peut poser problème au niveau de l'excitation. Disons-le tel quel: mettre un préservatif n'est pas bandant. «Mais quand l'homme l'a enfilé, l'inquiétude disparaît en général et le cours des choses peut reprendre. Sauf quand il y a la crainte de le déchirer. Là, la peur demeure.» Et la peur, ça n'est pas bon pour l'orgasme.

Francesco Bianchi-Demicheli élargit d'ailleurs la liste des phobies qui peuvent bloquer: «Il y a la peur de trop s'attacher, celle de perdre le contrôle, de tomber enceinte ou d'être jugée. Chez certaines femmes qui ne connaissent pas l'orgasme, il y a des peurs bien plus irrationnelles encore: celle de se déchirer, de devenir folle, voire de mourir.» Parler de l'orgasme de manière optimiste n'a donc rien d'évident aujourd'hui. Pourtant, la libération sexuelle est passée par là, avec toutes ses promesses de plaisir, tenues pour la plupart. Comme le rappelle Willy Pasini: «Notre société n'a peut-être jamais été aussi jouisseuse. Surtout pour les femmes.» |

Source : http://www.hebdo.ch/menaces_irrationnelles_sur_lorgasme_23914_.html
L'Hebdo;  28 septembre 2006

The Case of the Female Orgasm. D'Elisabeth A. Lloyd. Harvard University Press.
La révolution asexuelle (Ne pas faire l'amour, un nouveau phénomène de société). De Jean-Philippe de Tonnac. Ed. Albin Michel, 297 p.
L'amour sans le faire. Comment vivre sans libido dans un monde où le sexe est partout? De Geraldin Levi Joosten-van Vilsteren, Ed. Favre. 272 p.
Photographe L'artiste américaine Samantha Wolov, au travers de son oeuvre, refuse d'opposer art et pornographie.
Extase féminine Dans le documentaire intitulé Pardon, mais c'est trop bon, Cécile, 34 ans, a un orgasme seule, sans stimulation, par la seule contraction des muscles de son vagin.
Orgasme masculin Dans le documentaire intitulé Alors, heureux?, des hommes explorent leur plaisir. Ils expliquent leurs positions préférées avec un nounours (à gauche) ou découvrent l'orgasme anal (à droite).
Apprendre Dans le sud de la France, des femmes suivent un stage de découverte du point G (lire en page 66).

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