Littérature érotique

Date  18.04.2009
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Encres érotiques
Paru le Samedi 18 Avril 2009
ANNE PITTELOUD

Culture LITTÉRATURE
Dès lundi, le Printemps carougeois vit au rythme des sept péchés capitaux. Et notamment de la luxure, avec une expo de livres interdits, une lecture de textes érotiques et un débat. Petit tour de la question.
Il fallait les brider, ces penchants irrésistibles qui menacent l'ordre social! On les a déclaré péchés capitaux. Et pendant des siècles, la morale judéo-chrétienne a culpabilisé le simple mortel esclave de ses basses pulsions... Heureusement, l'interdit stimule: la luxure, la gourmandise, la paresse, la colère, l'orgueil, l'envie et l'avarice ont inspiré des créateurs dans tous les domaines artistiques. Dès lundi et jusqu'au 10 mai, le 45e Printemps carougeois met ainsi les sept péchés capitaux au coeur d'une série d'expositions, de concerts, de spectacles et de soirées gourmandes ou littéraires. Carouge (GE) propose notamment une plongée dans la luxure qui se décline en plusieurs volets. A la Galerie Delafontaine, une exposition dévoile un panorama d'ouvrages interdits et d'images licencieuses; mercredi, le vernissage sera suivi d'un débat sur la littérature érotique, passée de l'enfer des bibliothèques aux rayons des supermarchés... Enfin, le 8 mai, une soirée de lecture promet une balade dans les alcôves de la littérature contemporaine, ponctuée de pages plus anciennes.
Mais qu'est-ce que la littérature érotique? Simple argument de vente ou genre à part entière? Qu'est-ce qui la distingue de la pornographie? En quoi reste-t-elle subversive?
«Un roman érotique doit exciter le lecteur et donner envie de faire l'amour», dit d'emblée Cléa Carmin, auteure romande de deux romans érotiques (Brûlure et Jouir d'aimer, Ed. Blanche). «Ce sont des scènes d'amour sexuelles et jouissives qui se suivent. S'il n'y a pas de jouissance, ce n'est pas de l'érotisme.» Le genre implique de se concentrer sur cette suite de scènes et «se fiche des contingences quotidiennes, de la chronologie». Pour Anne-Catherine Pozza, de l'association Orchydia, qui a animé deux ateliers d'écriture érotique dans le cadre du Printemps carougeois, le genre se distingue par l'art de «plonger dans l'imaginaire par la suggestion, de titiller les sens, de jouer avec le rythme comme un funambule sur le fil entre attraction, intérêt et désir». L'érotisme est affaire d'ellipse, de voile; il se doit d'«ouvrir des espaces où le lecteur peut mettre son propre imaginaire. On peut utiliser des mots crus bien sûr, mais à petites doses.» Et Anne-Catherine Pozza d'opposer Eros, «un espace proche du sacré et de la créativité, quelque chose de beau, de pur», à Pornéia, divinité de l'amour-appétit, animal, instinctif – celui du bébé qui tête sa mère. «La pornographie, c'est quand il y a consommation directe, exposition sans fard ni limite du corps, des humeurs. Ce qui suscite rejet et répulsion.»

Cette distinction entre érotisme et pornographie n'est pas pertinente pour Franck Spengler, directeur des Editions Blanche, fondées à Paris en 1984 et spécialisées dans l'érotisme. «Breton disait: 'La pornographie, c'est l'érotisme des autres'. Il y a un spectre qui s'intéresse au désir et va du noir au blanc en passant par toutes les couleurs.» Tracer une frontière entre érotisme et pornographie induit aussitôt un jugement moral – «on tombe dans le registre de l'opinion, qui ouvre à des débats sans fin». Pour Franck Spengler, la littérature érotique est celle qui prend pour centre le fait sexuel. «Quelques scènes de sexe dans un roman n'en fera pas à mes yeux un livre érotique.»


Sexe et désobéissance

Auteure de Vorace et de Sale fille, la Lausannoise Anne-Sylvie Sprenger ne comprend d'ailleurs pas pourquoi ses romans ont été catalogués «érotiques» par les médias: «Le sexe fait partie de la vie comme la colère, la folie, etc. Un livre sans cette composante sonnerait faux. Mais mes livres ne donnent pas envie d'avoir un rapport sexuel, je montre plutôt le côté noir, compliqué de la sexualité. Le désir est un monstre qui peut aussi nous effrayer et faire des dégâts.» Elle désirait prendre le contre-pied des magazines féminins «où on montre la sexualité comme quelque chose de facile, où on peut lire comment faire une fellation comme s'il s'agissait d'une performance ou d'une recette». Et si certaines scènes de Sale fille ont pu choquer, c'est que l'auteure voulait «aller jusqu'au bout dans la description de l'horreur, au-delà du concept de l'inceste, un sujet qui reste tabou et choque».
Car la littérature qui parle de sexe continue de choquer, malgré l'inflation des discours sur le sujet – mais si on en parle tant, n'est-ce pas qu'il pose toujours question? «Je baisais pour le plaisir, mais est-ce que je ne baisais pas, aussi, pour que baiser ne soit pas un problème?» écrit Catherine Millet (La Vie sexuelle de Catherine M., 2001).
Aujourd'hui, les principaux tabous sont liés à l'inceste, à la pédophilie et à la zoophilie, pratiques qui menacent le plus clairement l'équilibre social et relationnel. Faut-il rappeler que les pratiques sexuelles sont partie intégrante d'une culture, et qu'elles sont donc socialement construites? Pour qu'il y ait transgression, il faut qu'il y ait des normes. Si le sexe est à contrôler, c'est pour son potentiel d'émancipation: une civilisation avec une sexualité sans règles serait une société incontrôlable. Le corps est subversif et la littérature érotique dérangeante, voire agressive, pour les institutions et la morale. «La littérature érotique fait naître le désir, donc la conscience de son propre pouvoir, c'est cela qui est dangereux», constate Anne-Catherine Pozza. «Etre maître de son corps, c'est être libre.» ---
--- Avec la liberté commence aussi la désobéissance. «Sade disait 'libérez votre corps, c'est un objet de plaisir', rappelle Franck Spengler. Il encourageait à s'affranchir de toutes normes sociales et morales, à briser les règles de contrôle de la société. La littérature érotique sera toujours suspecte.» Pour un Henry Miller ou un Georges Bataille, elle est une littérature de combat, le texte licencieux devant remettre en cause la société et «choquer le bourgeois».
«Le sexe est notre dernier champ de liberté, le seul où on peut être soi, sans façade. Il touche à des choses très intimes, c'est en cela qu'il est une menace», dit Cléa Carmin. Pourtant, dans nos sociétés occidentales, il s'affiche partout – dans les médias et les discours scientifiques, la pub, le cinéma, la littérature. Les romans qui parlent de sexe sont des best-sellers. Exemple le plus récent: Zones humides, de l'Allemande Charlotte Roche, qui vient de paraître en français (Ed. Anabet) et s'est déjà vendu à plus d'un million d'exemplaires. L'auteure y parle crûment de toutes sortes d'humeurs corporelles. «Dans un monde sans repères où la sexualité est banalisée, la littérature érotique est peut-être le dernier bastion qui donne un sens à l'interdit, réfléchit Cléa Carmin. Lire demande de se positionner, contrairement à la pub où l'esprit critique est absent.»

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