Eros de passage au Salon du Livre

Date  29.04.2005

Du bruit, du monde, des animations, des vendeurs, des acheteurs... et soudain, une oasis rose où l’on parle d’amour et d’érotisme.
En guignant par le trou de la serrure, on y découvre quelques jeunes filles en fleur qui s’adonnent à un atelier d’écriture pas tout à fait comme les autres.

Un univers doux. Des bougies allumées, des pommes rouges... et des Carambars roses! Les Carambars, un piège pour attirer les jeunes visiteuses et visiteurs du Salon? «Ah, ici on ne parle pas de piège, on parle de tentation!» rectifie l’hôtesse.

«Trempez vos doigts badins dans l’encre de vos désirs», dit un prospectus – rose, lui aussi.

Dans cette ambiance étonnement feutrée, au milieu du tohu-bohu du Salon, plusieurs jeunes filles écrivent avec concentration, sous l’œil attentif d’Orchydia. Chacune a reçu un pseudonyme, et, bénéficiant de la liberté qu’offre un jeu de rôle, rédige une lettre d’amour. Une fois leur texte écrit, elles lisent chacune leur missive, à voix mi-haute, un peu gênée par leur propre audace.

«Mon cher amour, dès que je t’ai vu, mon cœur n’a cessé de battre. Ton sourire me fait craquer, ta chevelure est si soyeuse qu’on dirait du velours. Je t’aime...» C’est signé Brigitte Desardennes, avec, derrière ce pseudonyme, une jeune fille de douze ans.

«Tu es la fleur de mon cœur, celle qui s’ouvrira quand tu penseras à moi, et qui se refermera quand tu m’oublieras», écrit une autre très jeune fille. A cet âge-là, inutile de dire que la présence des Carambars a été un élément déclencheur pour la participation à l’atelier.

Mais au-delà du bonbon en forme de bâtonnet qui colle aux dents, les jeunes participantes ne regrettent pas d’avoir joué le jeu. «Jouer un personnage et écrire à quelqu’un qu’on ne connaît pas, cela m’a beaucoup plu», répond la fausse Brigitte Desardennes. «Moi, cela me fait tout bizarre, confie l’une de ses copines. De sortir, comme ça, tout ce qu’on a dans le cœur...» 

L’énergie, érotique et créative

Il y a plusieurs années qu’Orchydia C. propose à Genève cet atelier à l’approche originale. Femme de marketing et de communication, mère de famille, c’est sa propre expérience qui l’a amenée à cette démarche: un échange de lettres brûlantes, pendant trois mois, avec l’homme qui voulait la reconquérir.

«Cela a été magnifique, et cela a été aussi la découverte d’une écriture très sensuelle, l’écriture en rapport avec les sens, avec le corps et l’intimité», dit-elle. «Je me suis rendu compte que l’énergie érotique est une énergie de création. Quand vous êtes amoureux, vous déplacez des montagnes!»

L'écriture érotique implique à priori un certain isolement, l’intimité tout au moins... Ce qui peut paraître contradictoire avec le terme 'atelier’, non? «Mon rôle, c’est justement de créer un espace-temps privilégié. Le fait d’être en groupe, finalement, fait qu’on est presque comme dans un cocon. Une intimité partagée.»

Au Salon du Livre, on se laisse pourtant moins aller que dans les ateliers habituels, où parfois l’expression se permet d’être crue. Lors de mon passage sur le stand d’Orchydia, une seule adulte figure parmi les participantes. Laquelle signe, elle aussi, une jolie lettre d’amour... mais d’érotisme torride, point!

«Je n’oserais pas écrire quelque chose de très érotique dans un lieu comme ça, explique-t-elle. On dévoile trop son intimité, celle de ses pensées. Ici, c’est plus un jeu. Se mettre à une table et écrire quelques mots d’amour, la démarche est déjà tellement insolite qu’il faut la prendre avec humour, je crois».

Laisser sourdre et s’épancher

Le chef d’œuvre de la littérature érotique pour Orchydia? «J’ai beaucoup aimé la 'subversivité’ d’Anaïs Nin. Mais je dois dire que je n’ai commencé à lire de la littérature érotique que lorsque j’ai commencé à en écrire! Le fait d’écrire stimule aussi les gens à lire. Mais disons que l’érotisme qui me stimule le plus... c’est le mien», dit-elle en souriant.

Quel regard Orchydia porte-t-elle sur la littérature érotique féminine, tendance dure, qui s’est développée ces dernières années – Virginie Despentes, Catherine Millet? «C’est l’expression de quelque chose qui explose. Et un atelier d’expression érotique, c’est justement la possibilité de laisser cela sortir, sourdre, s’épancher. De quelle que façon que ce soit.»

«Cela permet aussi de donner des modèles – des modèles de ce que nous avons de plus sauvage en nous, qui fait aussi partie de la vie et qui est donc à apprivoiser.»

En matière de littérature érotique, Internet est manifestement devenu un vaste terrain de jeu pour de nombreux amateurs du genre. Un atelier d’écriture érotique géant? «Tout ce qui est du réseau, du partage, est important. Dès le moment où les gens écrivent, ils s’autorisent des choses beaucoup plus intimes que ce qu’ils se permettraient entre quatre yeux», répond Orchydia.

«Je déambule dans les airs, telle une âme ayant perdu son corps. Je plane au-dessus des métropoles, comme un papillon égaré. Je flotte tel un radeau perdu dans une mer impétueuse. Libre ou emprisonnée de ce mal d’amour qui naquit, une froide et glaciale nuit de décembre. Un désir ardent a saisi mon être entier. Un seul de tes souvenirs me fait sourire. Je suis en proie à l’inquiétude de ne pas te revoir un jour. Mais vais-je seulement te revoir un jour? Je l’espère du fond de mon cœur, qui rougit quand il te sent, quand tu m’enveloppes dans l’étreinte de tes bras. Tu l’as apprivoisé. Accepte mon amour. Je t’aime.»

La jeune fille qui a écrit cela a seize ans.

swissinfo, Bernard Léchot à Genève

L'origine de l'Atelier Orchydia (Audio)
Le travail dans les ateliers hors salon (Audio)

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